Chapitre 16 : Card Maester
Tu as enfin compris petite fille… »
Je sursaute et regarde tout autour de moi, avant de tomber nez-à-nez avec Hatter. Hatter, et son éternel sourire sur les lèvres, Hatter et son regard pétillant de malice, Hatter et son stupide haut-de-forme violet. Hatter, surtout, qui n’est pas sensé être encore ici puisque je viens de déchirer sa carte.
« Surprise de me voir ?
-A votre avis ? A quoi ça rime cette histoire ? Vous vous rendez compte de ce que vous m’avez fait endurer ? Vous saviez ce qu’allaient faire Pallas et David ? Et Miss Lady C, vous le saviez pour Miss Lady C ? Et pourquoi la Carte de la Dame de Pique, Pourquoi pas une autre ? Pourquoi…? »
Hatter lève la main pour me faire taire. Je cesse de le harceler de questions, mais je ne peux arrêter de trembler de colère. Il s’est joué de moi. Depuis le début. Je suis persuadée qu’il savait ce qui risquait de m’arriver. Et qu’il s’en fichait royalement.
« Je comprends ce que tu ressens, petite fille, sourit-il. A ta place, j’aurais sans doute réagi ainsi. Mais je voudrais que tu mettes toute cette rancœur de côté, du moins pendant quelques instants, et que tu m’écoutes.
-Et pourquoi le ferais-je ?
-Parce que je vais répondre à tes questions. Tu aimes les histoires ? »
Je ne réponds pas.
« Tu l’aimeras, celle-ci, poursuit Hatter. J’en suis persuadé. Alors ouvre bien grand tes oreilles…
Cette histoire, c’est celle d’Andreas Lieberstein, un jeune homme autrichien qui rêve d’un grand avenir. Mais Andrea doit avant toute chose s’occuper de Camelia, sa jeune sœur qui est, disons, un peu… simple. Camelia adore la magie, en particulier les tours de cartes et de passe-passe. Et cela tombe bien parce qu’Andreas est très bon dans ce domaine. C’est un excellent prestidigitateur…
-Je ne vois pas le rapport avec…
-J’y viens. Andreas, donc, qui aime profondément sa sœur, décide de l’emmener avec lui à Vienne, afin de trouver un music-hall ou un théâtre qui veuille bien de ses tours. Il veut également éloigner sa sœur d’une famille qui la traite comme une moins que rien à cause de son esprit d’enfant.
Il met donc côté toutes ses économies et quitte la campagne pou Vienne, la ville de tous les possibles. Du moins le croit-il. Car il déchante rapidement. En effet, à peine arrivé, les ennuis commencent. A cause de leur pauvreté, Andreas et Camelia sont contraints de louer à deux une chambre de bonnes dans un immeuble miteux. Pire encore, la santé de la jeune fille, déjà fragile au départ, empire dès leur installation. Pour gagner de quoi vivre et la soigner, Andreas fait le tour des music-halls, des salles de spectacles, des théâtres, présentant ses tours de cartes…
-Il doit avoir un succès fou, non ?
-Non, justement. Car nous sommes au XIXème siècle, et ce qui fait fureur à cette époque, c’est l’illusion.
-Ce n’est pas la même chose ?
-Non. Le prestidigitateur détourne l’attention du public afin de réussir son tour quand l’illusionniste use d’artifices extérieurs. Les deux se valent ; mais notre Andreas n’entend rien à l’illusion. Pour les directeurs de théâtre, il est obsolète, désuet, inutile, passé de mode…
-Il ne trouve donc pas de travail…
-Non. Pire encore, le premier hiver, Camelia tombe gravement malade et… meurt d’une… pneumonie… »
Hatter a peiné à dire la dernière phrase. Il ferme les yeux et sert les poings, comme s’il vivait la scène. Ou plutôt, comme s’il la revivait.
« Et qu’avez-vous… pardon qu’est-ce qu’Andreas a fait ?
-La seule chose qui lui restait à faire. Il s’est jeté sous les roues d’un fiacre.
-Il en est mort ? »
Hatter sourit tristement.
« En théorie, oui. Mais Andreas n’est pas très courageux. Il n’est donc pas tout à fait parti. Il flotte dans ce qu’on pourrait appeler « l’Entre-Deux, où nous sommes. Et il a recréé un univers, son univers, sorte de Bataille de Cartes grandeur nature.
-Et Camelia ? Qu’est-ce qu’elle est devenue ?
-On ne peut faire revivre les morts, soupire Hatter. Alors Andreas a… j’ai trouvé un moyen de conserver son âme en lui procurant des corps.
-Les… poupées… ?
-En effet.
-Et moi ? Pourquoi m’avoir sauvée ?
-Parce que je suis fatigué, avoue Hatter. Je me suis lassé de ce jeu. Et je voulais y mettre fin sans oser le faire directement. Tu es celle qui a tout arrêté à ma place. »
Cette dernière révélation me laisse songeuse. Cela me rappelle que je vais bientôt devoir me réveiller. Et que, malgré tout, aussi étrange que ça puisse paraître, je ne suis pas certaine d’en avoir envie. Parce que je sais que ma vie ne sera jamais comme ici. Elle ne sera pas aussi haute en couleur…
« Je vais partir. A toi de voir ce que tu comptes faire. Mais réfléchis bien, petite fille… et merci…», murmure Hatter avant de disparaître à son tour.
Et me voici de nouveau seule. A moi de choisir. Me réveiller, ou suivre Hatter. Ou bien… rester ici…